(1452-1519)
La personnalite puissante et seduisante de Leonard de Vinci est apparue au moment decisif de la Renaissance. Il a incarne la liberte nouvelle de lartiste, emancipe des cadres professionnels, dominant par la reflexion scientifique et philosophique lempirisme du metier, et devenu linterlocuteur des grands. Mais son genie infatigable et singulier deborde les preoccupations objectives et sereines de la premiere Renaissance: sa biographie atteste une activite prodigieuse, qui nest pas toujours menee a terme, suscite des reproches et se trouve de bonne heure coloree par la legende. Son uvre ecrit connait un sort bizarre; ses recherches theoriques donnent des proportions imprevues a la doctrine de lart-science; il touche a tous les arts en suggerant partout un ideal de rigueur et de complexite, quillustre en peinture un petit nombre duvres souvent inachevees. Lattention doit porter sur chacun de ces points.
Leonard de Vinci est un pur Toscan, ne dans le petit bourg dont il porte le nom, a trente kilometres a louest de Florence, entre Empoli et Pistoia. Il etait le fils naturel dun notaire, ser Piero, et dune paysanne, Caterina, qui se mariera en 1457 a Anchiano. Lenfant fut eleve a la maison paternelle et choye par sa jeune belle-mere, ce qui nuance les speculations de Freud sur la penible condition du batard. Car ser Piero se maria quatre fois mais neut un second enfant quen 1476; il vint a Florence comme notaire accredite aupres de la seigneurie en 1469, et mourut en 1504.
Tout indique que Leonard eut une education soignee (grammaire et calcul en particulier), avant dentrer vers 1467 ou 1469 dans latelier de Verrocchio auquel il dut sa formation "polytechnique": peinture, sculpture, travaux de decoration. Admis a vingt ans a la guilde des peintres, Leonard ne quitte Verrocchio quen 1479. Outre des participations tres vraisemblables aux travaux de la bottega , quelques tableaux appartiennent a cette epoque; la premiere grande commande, bien tardive, est celle de LAdoration des Mages pour les moines de San Donato a Scopeto en 1481. Mais des la fin de lannee, Leonard avait quitte Florence pour Milan, envoye comme joueur de lyre par Laurent de Medicis aupres de Ludovic le More (dapres lAnonyme Gaddiano ) ou, plus probablement, appele sur sa propre initiative a la cour lombarde pour soccuper du monument equestre geant du duc Sforza, dit Il Cavallo , qui demandait un bronzier averti. Ce depart ne doit pas etonner: cest une periode ou Florence exporte ses talents. Mais on reste decu de ne rien savoir de precis sur les rapports de Leonard avec le milieu culturel et artistique de Laurent; le jeune artiste semble etre reste en marge pendant les treize ou quinze ans de ses debuts a Florence; il est possible que vers 1480-1481 il ait travaille comme restaurateur au jardin des marbres de Laurent de Medicis pres de Saint-Marc (dapres lAnonyme Gaddiano ).
Les choses sont tres differentes a Milan. Leonard y trouve un climat favorable ou tous ses dons sepanouissent. Il y a le projet du Cavallo , auquel (apres de longs retards qui amenent en 1489 Ludovic le More a chercher un autre sculpteur a Florence) il revient activement de 1490 a 1494, construisant un modele en terre de sept metres qui est presente durant une fete de novembre 1493, et preparant la fonte difficile a realiser avec un soin dont temoignent les documents retrouves dans un manuscrit de Madrid. Il y a la commande du retable pour la confrerie de lImmaculee Conception a San Francesco Grande: La Vierge aux rochers (1483, Louvre). Il y a les consultations et les projets pour le Tiburio (tambour et coupole) de la cathedrale de Milan (1487-1488), et pour la cathedrale de Pavie (1490). Il y a des decors de theatre a scene tournante pour Il Paradiso de Bellisozone (1490), la Danae de Taccone (1496); il y a les parades, fetes et tournois dont il dessine les costumes et concoit lordonnance. Il y a les petits divertissements de la cour pour lesquels il fournit des jeux de societe amusants. En meme temps, il se livre a des etudes durbanisme pour les bourgs, dhydraulique pour les campagnes ou pour les canaux de Milan, a lexploration des Alpes et a des observations geologiques, et aussi a de nombreuses etudes technologiques; surtout, il assiste a des reunions de mathematiciens et a larrivee de Pacioli (1496). Il forme de bonne heure lidee dun Traite de la peinture. Les dernieres annees du siecle sont particulierement actives: decors de camerini et de la sala delle Asse au chateau, peinture de la Cene sur le mur du refectoire de Sainte-Marie-des-Graces (1495-1497). Leonard est celebre dans tout lOccident, Pacioli lui rend hommage dans le De divina proportione (1498). Les campagnes francaises en Italie ont commence a la fin de 1494, et Milan est occupe par les troupes de Louis XII en octobre 1499; cest la fin du pouvoir de Ludovic.
En 1500, Leonard se rend a Mantoue, ou il dessine le portrait dIsabelle dEste, qui tentera en vain dobtenir dautres uvres, a Venise, ou il ne fait quun bref sejour, et a Florence, ou ( sauf une parenthese au service de Cesar Borgia en 1502 ( il va rester jusquen 1506. Son activite se partage entre des travaux de peinture: carton de Sainte Anne , Mona Lisa , Leda (perdue), la grande composition de La Bataille dAnghiari (commandee fin 1503, etudiee jusquen 1505, peinte pendant lete, puis abandonnee), et des travaux dingenieur militaire dans le val dArno et a Piombino. Leonard remet en chantier le Trattato commence entre 1487 et 1492, et y travaille jusque vers 1513. À partir de 1506, il partage son temps entre Milan ou il est cette fois au service des Francais, plus specialement de Charles dAmboise, et Florence, ou lappellent danciens engagements envers la seigneurie puis des proces dheritage avec ses freres. Il revient au projet de statue equestre, cette fois pour le condottiere Trivulce, donne de petits panneaux (perdus) de Madones pour Louis XII, une seconde version de La Vierge aux rochers , le tableau de la Sainte Anne. Il deploie une grande activite scientifique: anatomie, mathematique, et fournit des projets darchitecture, de decors pour Charles dAmboise. Mais, en 1513, il quitte definitivement Milan reconquis par la coalition antifrancaise.
A Rome, ou il loge au Belvedere, Leonard se trouve dans la clientele de Giuliano de Medicis, frere de Leon X. Il se consacre a des travaux de mathematique et doptique. Mais Giuliano meurt en 1515, et Leonard, impatient de quitter Rome ou regnent Raphael et Michel-Ange, accepte, a la fin de 1516, linvitation de Francois Ier, vainqueur a Marignan et arbitre de lItalie. En 1517, il reside a Amboise, au manoir de Cloux, et il est nomme "premier peintre, ingenieur et architecte du roi". Il reprend des projets de canalisation et darchitecture pour Romorantin, donne des decors pour la fete de cour du printemps 1516. Il a apporte ses tableaux et ses cahiers de notes qui seront en totalite legues a Francesco Melzi, son eleve et compagnon fidele. Un temoignage important est fourni par le secretaire du cardinal dAragon, grand personnage proche des Habsbourg, qui faisait son tour dEurope septentrionale et demanda a rendre visite a lillustre maitre a Amboise; le journal du voyage est tres precis sur la rencontre du 10 octobre 1517 au manoir de Cloux. Leonard a montre trois tableaux "tous parfaits"; il ne peut plus peindre mais il dessine encore; il a fait voir a ses visiteurs emerveilles ses cahiers, car "il a compose sur la nature de leau, les machines et autres objets, selon ses propres paroles, dinnombrables volumes, tous en langue vulgaire, qui, sils sont publies, seront bien utiles et dun grand agrement...". En fait, il a fallu quatre siecles pour que ce vu soit realise et le testament dAmboise a ete suivi dun long obscurcissement de lheritage intellectuel de Leonard.
Ce schema biographique sommaire est obtenu par le regroupement des biographies anciennes: P. Jove (vers 1527), Anonyme Gaddiano ou Magliabecchiano (vers 1537-1542, du nom dun manuscrit de la bibliotheque nationale de Florence), Vie de Leonard dans le grand recueil de Vasari (1550, retouche en 1568); de traits de sa vie rapportes par de nombreux auteurs: le conteur Bandello, le theoricien lombard Lomazzo (1584 et 1590); des documents darchives: comptes de lhopital de Sainte-Marie-Nouvelle ou Leonard avait son depot dargent, pieces diplomatiques, lettres officielles, et, enfin, des notes personnelles de Leonard qui contiennent un grand nombre dindications de date et de lieu pour ses travaux ou ses deplacements, des comptes, des listes dachats, etc. Il y a peu de figures celebres qui aient fourni autant dindications sur elles-memes, peu dhommes illustres sur lesquels on possede une litterature contemporaine aussi abondante. Mais les incertitudes demeurent nombreuses partout ou les sources lombardes ne completent pas les sources toscanes. Des informations inattendues restent toujours possibles, comme le sejour de lautomne 1504 a Piombino, revele par le manuscrit de Madrid (Matritensis 8936).
La plupart des auteurs insistent sur la majeste et la beaute du personnage, son charme extraordinaire, la seduction de sa conversation, la generosite de son caractere. Leur accord est certainement convaincant, mais il est assez etonnant que lon ne possede, a part le magnifique dessin a la sanguine de Turin, qui simpose comme un autoportrait (de 1512 environ: lartiste a soixante ans), aucun document sur de son apparence physique. On a suppose bien gratuitement quil a pose pour le David de Verrocchio (vers 1473), ou quil aurait plus ou moins volontairement seme ses cahiers dautoportraits. La plupart des representations anciennes ou modernes de Leonard derivent du dessin de Turin et dune autre feuille a la sanguine des collections de Windsor (W. 12726 ) ou apparait de profil le meme visage a longs cheveux et longue barbe, mais lisse et serein: cest la sans doute une uvre dAmbrogio da Pradis. Ce dessin a servi a Vasari qui a cree limage type de Leonard au Palais-Vieux (1557), et il a ete diffuse par la gravure de Cristoforo Coriolano qui accompagne la seconde edition des Vite (1558). Or, on a pu montrer que cette longue barbe et ces cheveux longs, contraires a lusage de lepoque, etaient destines a donner limage dun sage et se retrouvent, parfois avec les traits de Leonard, dans des figurations dAristote ou de Platon. Sil est vrai ( comme on peut le penser ( quil a servi de modele au Platon de l"ecole dAthenes", cest que Raphael a obei a limage que Leonard a voulu donner de lui-meme a ses contemporains.
Leonard, quittant latelier de Verrocchio, a pu etre quelque temps au service de Laurent de Medicis; cest ce quaffirme lAnonyme Gaddiano , ajoutant que le maitre de Florence lenvoya en mission a Milan. Une note du Codex atlanticus , du folio 159, recto, "Li medici mi creorono e mi destrussono ", contient peut-etre, plutot quune allusion aux medecins, une sorte de bilan opposant a la generosite de Laurent lindifference de son neveu Leon X (la note est de 1515).
En 1482-1483, Leonard est au service de Ludovic le More qui vient de semparer du duche de Milan (1480). Il devient le grand animateur de la cour. Apres 1499, il cherche un autre protecteur princier: il songe un moment au comte de Ligny, cousin de Louis XII (note du Cod. atl. , fo 247, ro); revenu a Florence, il quitte sa ville natale a plusieurs reprises. Il interesse Cesar Borgia pour la guerre en Romagne (1502), Charles dAmboise pour larchitecture (projet de villa au bord du Noviglio) et la decoration des demeures (a partir de 1506). Aux yeux des princes francais comme a ceux de Cesar Borgia, Leonard, si celebre quil soit comme peintre, compte pour ses autres capacites. On est frappe aussi par la facilite avec laquelle lartiste-ingenieur passe du service dun protecteur a celui de son adversaire. Il revient a Milan avec les princes francais qui ont chasse Ludovic; a la fin de 1504, il est a Piombino, aupres de Jacoppo IV dAppiano, qui, lannee precedente, avait ete chasse par Cesar Borgia, le patron de Leonard. Les grands esprits nont pas de camp. Leonard appartient a qui se lattache et lui laisse un loisir pour letude. Paul Jove a ete frappe de ses capacites comme organisateur de fetes, musicien, etc., et conclut que ces aptitudes "lont rendu cher a tous les princes qui lont connu...". En dehors des decors de theatre ou de parade, Leonard a compose des rebus, constitue des recueils de devinettes et de fables, redige des devises, des imprese .
De nombreux romans et recits biographiques ont explore avec plus ou moins de liberte la personnalite de Leonard. La conscience de soi affleure dans maint apercu avec une rare faculte de dedoublement, de projection imaginative (dans les discussions, il recourt constamment a la fiction de l"adversaire" quil faut convaincre). Il est permis de se demander dans quelle mesure il a compose son propre personnage. Le "modele" ideal aurait ete limage fabuleuse du sage-magicien, larchetype du philosophe-technicien figure par Hermes que celebrent les humanistes neo-platoniciens et autres. Les notations de caractere biographique que lon trouve dans les cahiers concernent toutes sortes de details pratiques (comptes, costumes) ou des projets de publication, jamais la vie intime. Mais il y a de nombreux jugements dedaigneux sur le caractere repugnant des activites physiologiques, sur les folies humaines, qui contrastent avec la curiosite du chercheur, capable dexplorer toutes les fonctions, de decrire toutes les passions. Lhomosexualite ou, plus precisement, la pederastie de Leonard ne fait guere de doute. À Florence, en 1476, une denonciation le met en cause pour sodomie. À Milan, et par la suite, il est toujours entoure de jeunes gens et note curieusement en 1491 (ms. C, fo 15, vo) des faits concernant un jeune garcon, Salaï, quil habille avec soin et garde toujours en sa compagnie. On nen sait pas davantage. Le reste est induction psychanalytique (mais lintervention de Freud, 1910, repose sur des erreurs de fait indiquees par Schapiro, 1956), interpretation fatalement hypothetique a partir des ecrits, du style du peintre et de son gout de la beaute epicene.
Luvre de Leonard comprend une trentaine de peintures (plus dun tiers a disparu et un quart seulement est dattribution certaine) et une masse considerable de manuscrits et de dessins (soit dans des cahiers, soit sur feuilles separees); cest la un ensemble unique. Ces textes et leurs illustrations debordent les problemes de lart et concernent toutes les branches du savoir; mais les questions artistiques sont souvent impliquees ou meme explicitement reliees aux notes scientifiques. Lensemble se presente donc comme un enchevetrement de notations et dobservations ou saccumule un savoir prodigieux mais depourvu des articulations habituelles. Il est indispensable de decrire ces cahiers et den rapporter les extraordinaires vicissitudes, avant denvisager les directions maitresses des recherches de Leonard.
En quittant Florence, a la fin de 1482, lartiste, age de trente ans, emportait des dessins et des uvres, dont il a dresse la liste, mais il navait encore redige, semble-t-il, aucun ecrit theorique. Cest a Milan que commencent les notes en rapport avec les activites diverses de Leonard: des materiaux pour un traite de la peinture (ms. A., et le ms. 2038 de la bibliotheque nationale de Milan), un eloge de cet art oppose a la sculpture, a la poesie et a la musique, des schemas de proportion et des etudes plus systematiques dont commencent a se detacher un livre de la figure humaine, plus specialement consacre a lanatomie, et un livre sur lombre et la lumiere (ms. C) ou on lit a la date du 23 avril 1490: "Aujourdhui jai commence ce livre et recommence le cheval [la statue equestre]" (fo 15); des projets et des plans pour des amenagements provisoires de fete ou pour des edifices a completer, a restaurer, des etudes sur la resistance des materiaux; lebauche dun traite de la fonte avec la mise au point dun four, des armatures de fer (en particulier dans le Matr. 8936 ); la preparation dun recueil systematique de machines: crics, horloges, procedes de levage, etc., retrouve dans le Matr. 8937 (1492-1493); des etudes de mathematiques, surtout nombreuses au moment du sejour a Milan de Luca Pacioli (vers 1496); des elements dun traite de physique, egalement tardifs (1er avril 1499: "Scrissi qui de moto e peso ", dans le Cod. atl., fo 104, ro), lies a des recherches sur le vol des oiseaux et ses equivalents mecaniques (ebauchees des 1486-1490, ms. B) et des reflexions sur les mouvements de leau (des le ms. A et dans le ms. I, circa fos 97-99). Cest donc, en fait, dans les douze annees qui vont de 1487 a 1499, que Leonard a vu la possibilite puis la necessite de proceder a la refonte de plusieurs domaines du savoir. Par ailleurs, des les annees 1480, il avait pris lhabitude de rediger et probablement de "raconter" des recits daventures fictives, des descriptions fantastiques, comme le geant noir de Libye (Cod. atl. , fo 311, ro) et les cataclysmes dans le Taurus (Cod. atl. , fo 145, ro et vo).
Durant les annees qui suivent, les deplacements et des taches nouvelles ne permettent guere a Leonard que de jeter des notes breves venant completer tel ou tel point de ses etudes. Il utilise alors des carnets de petit format quil devait avoir toujours sous la main. Puis, vers 1505 et jusque vers 1513-1515, on assiste a un effort general pour reprendre les travaux anterieurs et les pousser a un degre satisfaisant dorganisation. Dabord le Trattato della pittura revient a lordre du jour avec un Libro A (perdu mais reconstitue par C. Pedretti, 1964), et les manuscrits E, F, G, tandis que se precisent les recueils separes, De ombra e lume et de la figure humaine (anatomie, mouvements: "Ce printemps 1510, jespere en finir avec toute cette anatomie", Windsor A. , fo 2, vo). Un nouveau recueil de mathematiques (lunules, conversions de volumes) est commence en 1508; les recherches dhydraulique et doptique sont egalement reprises. Cette periode denorme activite se ralentit un peu avec linstabilite des annees 1513-1515 et sa venue a Rome. Les notes et les dessins ne cessent de saccumuler, et cest un bagage considerable qui est emporte en France.
Par son testament du 23 avril 1519 (dont il existe une copie ancienne), Leonard laisse a son disciple Francesco Melzi tous ses manuscrits avec ses "instruments et portraits relatifs a son art et au metier des peintres". Melzi revient en Lombardie et setablit au chateau familial de Vaprio. Ne en 1493, entre aupres de Leonard en 1508, il mourut en 1570; il passa donc cinquante ans apres la mort de son maitre a gerer, en quelque sorte, son fabuleux heritage. Il connaissait les intentions de Leonard; il apparait quil a travaille avec celui-ci a la preparation de recueils destines a la publication. Il est dautant plus etonnant quil nait pas plus reussi que Leonard a produire les ouvrages esperes, meme pas le Trattato della pittura , auquel il a consacre beaucoup de soins; car il est maintenant admis quil a ete le principal compilateur du Codex urbinas 1270 (au Vatican; en abreviation: C.U. ), ou les ecrits de Leonard sur le projet etaient regroupes. Melzi a pu etre deborde par lentreprise et deconcerte par la diversite incroyable de ces ecrits. Mais il se fit un devoir de les faire connaitre a certains visiteurs: Vasari le signale et mentionne dans la deuxieme edition de La Vie de Leonard (1568) le fait quun peintre milanais (Aurelio Luigi ou, selon une hypothese de C. Pedretti, Lomazzo) possedait les elements dun traite de Leonard sur la peinture quil se proposait de faire imprimer a Rome. Ces tentatives avortees amenent a se demander sil ny avait pas tout simplement un climat defavorable en Italie autour des annees 1550 ou la mefiance etait grande envers des esprits suspects dheresie; Vasari fait etat dune accusation de ce genre contre Leonard, mais le detail est supprime en 1568 (R. Marcolongo, 1934).
Un certain nombre de notes ou meme de recueils (le manuscrit dit Leicester , par exemple) ont pu etre remis par Leonard avant sa mort a des amis ou des admirateurs, ou il a pu laisser prendre certaines copies; cest peut-etre le cas du manuscrit du Milanais inconnu. B. Cellini a acquis en France en 1542 un traite portant principalement sur la perspective. Mais la grande masse des ecrits de Leonard se trouvait bien chez Melzi en 1570. La serie de catastrophes et de manipulations qui suivirent, pendant un demi-siecle environ, a retenu lattention des erudits qui ont reconstitue en detail les vicissitudes compliquees; on ne peut quen indiquer ici les grandes phases qui expliquent la dispersion actuelle des ecrits entre quatre pays, soit lItalie, la France, lAngleterre et lEspagne: ( Orazio Melzi, fils de Francesco, se desinteresse de lheritage. Vol de treize ouvrages par Lelio Gavardi, qui finissent par revenir a un erudit barnabite, Mazenta (1565-1635).
( Pompeo Leoni ( 1608) parvient a mettre la main sur dix des volumes de Mazenta et sur toute une serie de recueils du fonds Melzi. Il les negocie en Espagne et en Italie, ce qui aboutit a des pertes et a des dispersions nombreuses. Le meme Pompeo Leoni elabore le gros recueil dit Codex atlanticus et le recueil de Windsor par decoupage et collage des originaux. Les Britanniques Thomas comte dArundel ( 1646) et le futur Charles Ier recherchent les dessins de Leonard.
( Polidoro Calchi, heritier de P. Leoni, vend ce qui na pas ete deja negocie, a Galeazzo Arconati ( 1648) qui fait en 1637 la donation de onze manuscrits de Leonard a la bibliotheque Ambrosienne. Des fuites auront lieu.
( Sous le Directoire, le fonds leonardien de la bibliotheque Ambrosienne est transfere a Paris: seul le Codex atlanticus sera restitue en 1815 (1796). Un savant, G. B. Venturi (1746-1822), classe et etudie ces manuscrits. Vers 1840, un Italien emigre, Guglielmo Libri (1803-1864), vole des feuillets des manuscrits A, B et E, et les revend en Angleterre; plusieurs seront perdus, les autres reviendront en France ou a Turin. De nombreuses feuilles et fragments sont sur le marche.
( En 1965, reapparition a la bibliotheque nationale de Madrid de deux manuscrits signales dans le catalogue de 1866 mais introuvables depuis. Ils ont ete publies en 1974.
Il resulte de ce tableau (extremement simplifie) que lensemble des ecrits de Leonard na pas ete etudie avant la fin du XIXe siecle, sauf les elements du Trattato della pittura, compile au temps de F. Melzi, souvent copie, et publie en 1651 a Paris par Raphael Dufresne (version francaise, egalement en 1651, par R. Freart de Chambray), et les notes dhydraulique parues dans une collection italienne en 1826. Luvre technique et scientifique de Leonard devint ainsi lettre morte. Les feuilles separees sont recherchees des amateurs, mais les grandes series de dessins sont groupees dans des recueils factices: Codex atlanticus et recueil de Windsor, sans faire lobjet dexamen methodique. Aucune distinction serieuse entre originaux et copies. Comme la indique Vasari, Leonard a redige toutes ses notes en usant de lecriture speculaire (que redresse le miroir) de droite a gauche; il etait en effet gaucher, et les hachures de ses dessins sont tracees du bas gauche vers le haut droit. Levolution de lecriture a fourni aux erudits graphologues (G. Calvi, C. Pedretti) une base de datation utile.
Tous les formats sont representes:
( le format exceptionnel du Codex atlanticus est une creation de Pompeo Leoni;
( in-fo (feuille simplement pliee): manuscrit C et Codex Leicester ;
( in-4o (double pliage): manuscrits A, B, D, manuscrit Trivulce , manuscrit de Turin, Madrid I et II ;
( in-8o (quadruple pliage): manuscrits E, F, G, Codex Forster I ;
( in-16 (huit pliages): manuscrits H, I, L, M, K, Codex Forster II et III.
Ces denominations sont artificielles; les lettres ont ete attribuees aux manuscrits de lInstitut de France par G. B. Venturi; les autres references sont celles dun possesseur ou du lieu ou louvrage est conserve. Sur beaucoup de ces ouvrages, on trouve les traces de numerotation ancienne, a cote de celle de Melzi et de celles qui ont pu suivre.
Tout cet ensemble ne represente pas la moitie de luvre de Leonard. La compilation du C.U. a ete faite dapres les manuscrits en possession de Melzi; mais on a retrouve a peine le tiers de ses paragraphes dans les cahiers et carnets actuellement connus.
Pompeo Leoni a donc constitue un peu avant 1600 deux enormes volumes, contenant, lun des notes et des schemas techniques, sous le titre Disegni di macchine e delle arti secrete di Leonardo da Vinci (Cod. atl. ), lautre, les dessins dinteret artistique de 234 folios. Le premier, acquis par Galeazzo Arconati, fut verse par lui a la bibliotheque Ambrosienne; le second, acquis par lord Arundel en Espagne avant 1630, entra, peut-etre au temps de Charles II, dans les collections royales anglaises, ou il se trouve certainement en 1690, et est signale et decrit en 1778 (les dessins ont ete, vers la fin du XIXe siecle, detaches et montes separement). En fait, une partie notable des textes scientifiques de Leonard accompagne les dessins de Windsor, et inversement, les textes et schemas du Codex atlanticus nexcluent pas des dessins dinteret artistique; la dissociation a donc ete tout a fait arbitraire. Une etude remarquable (C. Pedretti, 1957) a pu identifier sur des feuillets de Windsor cinquante-cinq dessins decoupes dans les pages qui furent collees ensuite sur les grandes feuilles du Codex atlanticus , ou lon a pu retrouver la trace de leur contour. Ainsi la parente des deux ensembles a ete confirmee. Aucune espece dordre chronologique ou systematique na preside a loperation de Pompeo Leoni.
La publication du Trattato en 1651 doit etre mise a part, puisquelle a ete faite a partir dune compilation tiree des originaux de Leonard et est restee isolee.
Le petit traite Del moto e misura dell acqua fut compile par le fils de Galeazzo Arconati, le dominicain fra Luigi Maria, dans un manuscrit (Bibliotheque vaticane: Barberini latin 4332 ) qui fut publie dans une collection decrits sur lhydraulique en 1826.
Pour le reste, la publication des manuscrits a ete inauguree par C. Ravaisson-Mollien avec la reproduction phototypique, la transcription et la traduction francaise des manuscrits de lInstitut de France (1881-1891), entreprise qui serait aujourdhui a reviser de pres. L. Beltrami donna ledition du Codex Trivulzinao (Milan) en 1890 et G. Piumati limposante edition du Codex atlanticus de 1894 a 1904. Une commission fut creee en 1902, la Reale Commissione vinciana, pour pourvoir a une publication coherente: elle a fixe ses normes laborieusement et a publie plusieurs volumes dont le Codex Arundel de 1923 a 1930 et les manuscrits Forster de 1931 a 1934. Mais lentreprise sest arretee. Des publications de manuscrits ou de feuillets epars ont continue au XXe siecle.
Les difficultes sont de plusieurs ordres. Dabord la nature des transcriptions: les textes etant ecrits a lenvers, une version normale est necessaire, mais jusqua quel point doit-on proceder a la normalisation de lorthographe? Leonard a des particularites et des irregularites nombreuses: inglittotito = inghiottito (Cod. atl. , fo 265, ro), arebbe = avrebbe , etc. Certains specialistes comme N. de Toni tiennent pour une transcription integralement fidele; dautres, comme A. Marinoni, A. M. Brizio, proposent un accommodement. La seconde difficulte tient au fait que presque aucun cahier ou carnet ne se suffit a lui-meme, et que des developpements complementaires, parfois contemporains, passent de lun a lautre; comment remedier a ce desordre sinon par une publication systematique par matieres? Cela supposerait resolue la principale difficulte; A. M. Brizio a nettement indique en 1952 la necessite de proceder a un classement chronologique, indispensable pour restituer le developpement de la pensee de Leonard. Cette exigence inspire de nombreux travaux, surtout ceux de C. Pedretti, qui ont fait accomplir aux etudes vinciennes dimmenses progres en ce sens, et ceux de L. Reti pour les travaux scientifiques et les engins mecaniques.
Le Codex urbinas 1270 , entre a la Bibliotheque vaticane avec le fonds dUrbin en 1657, est un recueil de trois cent trente-cinq feuillets avec des blancs assez nombreux (une centaine) entre les chapitres, qui auraient permis dajouter des passages nouveaux et prouvent donc letat inacheve du manuscrit, pourtant copieux. Le plan suivi est: I. Paragone (debat sur la preeminence de la peinture). II. Regles techniques: lumiere, couleur. III. Le mouvement du corps. IV. Les drapes. V. Ombre et lumiere. VI. Les arbres. VII. Les nuages. VIII. Lhorizon. Il noffre pas un ordre complet et satisfaisant, mais Leonard a concu des plans successifs dont on peut degager un ordre plus coherent: 1o Paragone ; 2o theorie: perspective, ombre et lumiere; 3o pratique: dessin, couleur, mouvement; 4o la nature; 5o conseils techniques (L. H. Heydenreich, 1956). Mais la pensee deborde ce cadre.
Les materiaux ont tous ete puises dans les manuscrits qui se repartissent sur deux periodes: 1487-1492 et 1505-1513. Melzi semble etre parti des cahiers, plus homogenes, de la periode milanaise, et lordre de la compilation du C.U. est donc plus ou moins chronologique (A. M. Brizio, 1956); mais Leonard est parfois revenu sur des apercus anterieurs, et aux notes anciennes Melzi a du en meler de posterieures (C. Pedretti, 1965).
Le caractere indigeste du C.U. est apparu tres tot, car il en existe au moins vingt-trois copies abregees du XVIe et du XVIIe siecle, quelques-unes accompagnees de dessins dapres Poussin ont ete introduites a la demande de Cassiano del Pezzo (ms. H, fo 338, a la bibliotheque Ambrosienne, etc.); quelques manuscrits (quatorze) ont meme ete copies dapres le texte imprime de 1651 (K. I. Steinitz, 1956). Celui-ci ayant paru en italien et en francais, ledition en hollandais suivit en 1682; il y eut douze editions en cinq langues au XVIIIe siecle, vingt et une en sept langues au XIXe, vingt-cinq en sept langues de 1900 a 1960 (ibid. ).
Tous ceux qui ont eu connaissance des manuscrits ont ete eblouis par letendue du savoir de Leonard. Les publications partielles ont amene les specialistes a souligner a lexces loriginalite de sa pensee en tous les domaines. Un examen mieux informe a montre quun nombre notable des textes sont des notes prises dapres des auteurs, par exemple la belle invocation a la lumiere (Cod. atl. , fo 203, ro) est une citation du traite doptique de la Perspectiva de J. Peckham (XIIIe s.); il est precisement interessant que Leonard lait relevee. Tout un ensemble de termes techniques et de notations sur lequipement militaire, dans le manuscrit B, est tire du traite De re militari de Valturius; cela precise la demarche de travail de Leonard. Certains ont cru que Leonard avait elabore une grammaire latine; en fait, il a releve, vers 1495, des elements de vocabulaire dans un traite de Perotti, pour sinstruire (A. Marinoni, 1944).
A. Duhem a entrepris de situer la pensee scientifique de Leonard, par rapport aux auteurs quil a connus et a ceux qui lont suivi. Mais la methode doit etre generalisee en partant des listes de livres que lon trouve a plusieurs reprises dans ses manuscrits: Cod. atl. , fo 210, ro, vers 1497: quarante ouvrages; Madrid II , fo 2, vo et fo 3, ro, vers 1503: cent seize ouvrages. Si Leonard a tente sur le tard, a Milan, dapprendre des rudiments de latin, il a du evidemment tirer surtout parti des traductions. Il a utilise constamment des ouvrages comme le Pline traduit par Landino (1480), le De expetendis et fugiendis rebus de L. Valla (1499), les traites de medecine, les recueils de fables (traduction dEsope) ou de mythes (Ovide), les ouvrages scientifiques de Peckham, Alhagem. On a retrouve un passage du traite de F. Di Giorgio dans le Madrid II , fo 87, ro. Leonard prenait des notes et il aurait incorpore a ses ouvrages des apports multiples sans donner, bien entendu, ses references; il sagit pour lui de "totaliser" le savoir. Parfois il souligne le moment ou il depassa les connaissances acquises, par exemple quand il traite De moto e misura dellacqua. Mais dinnombrables recommandations sur la methode soulignent les ambitions dune vaste reorganisation de la "science" par une articulation interne.
Il en resulte une utilisation brillante et soutenue par Leonard de toutes les possibilites du discours. Il a fait dailleurs une declaration saisissante en faveur de la langue italienne et de sa capacite de tout exprimer. En somme, Leonard a fait acte dauteur scientifique, de conteur et dauteur litteraire, en meme temps quil adaptait la langue a ses notations personnelles et techniques. Lusage fait de litalien est varie et attachant. Certains recits fantastiques sont dun style eleve, que lon peut qualifier de poetique. Il lui arrive aussi de suppleer par le discours, lenumeration et les effets verbaux, aux limites de la reduction "scientifique" des phenomenes; quand il traite de leau par exemple, les avalanches de mots tiennent lieu dun classement impossible a etablir (L. H. Gombrich, 1969).
La "science" de Leonard a generalement decu les philosophes qui mettent, comme il se doit, laccent sur la systematisation des observations; elle a ebloui ceux qui sont sensibles a la capacite dapprehender methodiquement les phenomenes et disoler leurs caracteres. Il ny a aucun doute, lactivite intellectuelle de Leonard est plus conforme a lorientation aristotelicienne qui part de la saisie successive des objets particuliers qua lorientation platonicienne attachee a lunite premiere. Toutefois, linsistance sur la valeur des mathematiques, paradigme absolu du savoir, et sur les infinite ragioni che non sono in esperienza equilibre lempirisme radical, auquel, dans son souci du concret, se tient constamment Leonard. Cette attitude doit etre comprise a partir dune demarche complete que trop de commentateurs nont pas pris la peine de restituer. Leonard se propose delaborer une science du "visible", et il nhesite pas a subordonner les conclusions de la filosofia ou science du monde physique, au role privilegie de la peinture, observatrice necessaire, perche locchio meno singanna (C.U. , fo 4). En fait, le paradoxe nest quapparent: Leonard ne nie pas la relativite des sens, lil nest pas ici lil vulgaire mais lil savant. Lactivite de representation, cest-a-dire la peinture, est indispensable a lexploration scientifique de la nature et la realise, a partir du moment ou elle assure une demarche methodique. Laxiome auquel revient sans cesse Leonard dans lintroduction du Trattato est donc lidentite de la peinture et de la philosophie, de lart et de la science.
En tenant compte de cet axiome, on peut rendre compte effectivement du lien interne des demarches de Leonard en evitant de tomber dans la celebration indistincte des decouvertes miraculeuses du genie. Chaque savant ayant trouve ou cru trouver la trace de decouvertes considerables dans les ecrits enfin reveles de Leonard apres 1882, il devint habituel de le traiter en precurseur universel. Ainsi lit-on chez Peladan: "Les representants de chaque branche du savoir humain sont venus temoigner de luniversalite de Leonard. Lastronome a salue le precurseur de Copernic (gravitation), de Kepler (scintillement des etoiles), de Matzlin (reflexion solaire), de Halley (vents alizes), de Galilee (mouvement). Le mathematicien a salue le precurseur de Cammandus et de Manolycus (centre de gravite de la pyramide). Le mecanicien a salue le successeur dArchimede (theorie du levier), lhydraulicien a salue le precurseur de Castelli (mouvements des eaux), le chimiste a honore le precurseur de Lavoisier (combustion et respiration)..." Il est vrai quun grand nombre des decouvertes de la science moderne sont anticipees dans les notes de Leonard, mais elles ne sont quexceptionnellement formulees dans les termes requis. Aussi importe-t-il de se former une idee du cadre general de ses recherches.
La conception generale de la nature est etablie sur un double heritage: la vieille theorie des elements et celle de lanalogie du microcosme humain et du macrocosme, les deux notions etant dailleurs liees. "Les Anciens ont appele lhomme microcosme, et la formule est bien venue puisque lhomme est compose de terre, deau, dair et de feu, et le corps de la Terre est analogue" (ms. A, fo 55, vo). Il y a dans la nature une vaste circulation de leau a partir de locean comparable a la diffusion du sang a partir du cur, etc. Jusque dans la croissance des metaux, la nature se comporte comme un vivant gigantesque (Anatomie B , fo 28, vo). On sent ici poindre le "vitalisme" dun Paracelse. Mais Leonard ne se tient pas a lintuition; pour rendre compte de lagitation diffuse dans la nature: le vent, les eaux, la chute des corps, etc., il procede a lanalyse methodique du mouvement et de ses lois, et il apparait ainsi engage dans la voie de Galilee, mais sans deboucher sur la physique abstraite de letendue. Tout mouvement est du pour lui au fait que chacun des quatre elements reside a letat de repos dans sa sphere, et la diversite des phenomenes nait de la confusion et des conflits quentrainent leur deplacement et leur melange a des niveaux divers. Il sagit donc de mesurer des forces.
Lidee la plus fortement developpee, sinon la plus originale, est que la gravite, qui, par exemple, attire ou semble attirer un corps vers le centre de la Terre, nest pas due a une force dattraction (ce que dans son langage Leonard nomme desiderio , desir de retrouver sa place), mais depend de la teneur du corps en tel ou tel element. La pesanteur, comme tous les autres mouvements, est due a un deplacement initial, une violence, un choc: toute action de ce genre est dite accidentale. La description du monde physique prend ainsi le caractere dune veritable dramaturgie, que le vocabulaire de Leonard ne fait rien pour attenuer. La gravite et la force, nees de limpeto et de la percussion, agissent donc jusqua epuisement, donnant limpression que les choses reelles sont unies par quelque chose dinvisible. Il peso e corporeo e la forza incorporea... se luna desidera di se fuga e morte, quellaltro vuole stabilita e permanenza (Cod. atl. , fo 302, vo). Tout revient au dualisme et a lopposition dune energie qui se detend et dune matiere quelle entraine; dans lexplosion quelle provoque, lenergie va trouver la liberte et avec elle lepuisement, cest-a-dire la mort. Et cest une loi universelle. On peut naturellement hesiter sur la valeur exacte du terme: spirituale applique au mouvement initial, principe de la force, selon que lon prete a Leonard une metaphysique spiritualiste (Bongianni, Gentile) ou en quelque sorte prematerialiste (Luporini). Mais limportant dans toutes ces analyses est le mode dapproche des donnees sensibles et leffort vers une dynamique universelle (theorie de lenergie generalisee).
Leffort "scientifique" de Leonard se developpe selon deux grandes directions: lune proprement physique , tendant a fonder les principes generaux de statique et de dynamique qui permettent de comprendre tout un ordre de phenomenes relevant en definitive de la pesanteur et du mouvement; De peso e moto est le titre dun traite envisage par Leonard. Le Codex Arundel en contient pour une bonne part les materiaux methodiquement ( mais incompletement ( regroupes. Tous les phenomenes envisages a partir de ces principes debouchent sur des activites pratiques: traction, percussion, hydraulique, aerostation, et il est ainsi permis de grouper toutes les applications de la physique de Leonard sous la rubrique generale de la mecanique. Elles relevent, au sens large, des travaux de lingenieur, et cest la que lapport de Leonard est tout a fait extraordinaire. Il laffirme: "La mecanique est le paradis des sciences mathematiques, car elle conduit au fruit mathematique" (ms. E, fo 8, ro); "la science est le capitaine et la pratique les soldats" (ms. I, fo 190, ro). Limportant est la pleine coherence de loperation. Lautre direction de ces etudes scientifiques concerne lensemble de la cosmologie et des sciences naturelles, sciences dobservation portant sur les phenomenes du monde visible et des etres qui sy trouvent. Il sagit en dautres termes des astres et en particulier de la Terre, avec ses pulsations, sa respiration originale, des trois regnes avec leurs especes, dont la diversite et les particularites sont inepuisables; dans les deux cas, il faut passer de la nomenclature, forme traditionnelle du savoir, a la representation graphique, le dessin. Cest la que saccomplit un veritable "decloisonnement" des disciplines, dont il est permis de faire, avec Panofsky, un des moments essentiels de la Renaissance. Letude de lespace repose sur loptique: perspective et theorie de la lumiere; celle des formes concretes de la nature et des vivants nexiste que par la recherche des caracteristiques qui sexprime finalement par la figuration complete. La dispersion des observations de Leonard nest donc ici quapparente. De meme que ses reflexions inlassables de physique trouvent leur unite dans lachevement auquel elles conduisent, la mecanique, de meme les innombrables notes et observations de geologie, de biologie, danatomie se comprennent en fonction dun but ideal qui embrasse dautorite toutes ces disciplines et auquel leur approfondissement doit conferer une sorte de securite et de perfection: la peinture. Ce sont les deux poles autour desquels avec une ampleur intrepide Leonard a entrepris de reorganiser le savoir, a lui seul.
Sur un dessin danatomie tardif, on lit: "Que nul ne lise mes principes sil nest mathematicien"; mais le terme de "mathematiques" garde une valeur generale et presque symbolique, a en juger par une autre note a propos des muscles faciaux et du sourire: "Cest mon intention que de decrire et representer completement ces mouvements par le moyen de mes principes mathematiques" (W. 19046 ). Ces principes sont lanalyse des forces, la schematisation, la mesure, completant la representation. Le recours insistant aux procedes mathematiques est donc une garantie de rationalite et lunique moyen de sassurer des principes stables dans les deux domaines auxquels il faudra toujours revenir, et ou Leonard a entendu se "realiser", la mecanique et la peinture.
La technique, avec toutes les implications possibles dans toutes les directions, est sans nul doute le domaine propre de Leonard. Il nest pas de domaine de lindustrie ou il ne soit intervenu avec un projet de machine ; ainsi pour le textile, activite capitale etant donne limportance de la laine et de la soie dans leconomie de la Renaissance, on trouve dans le Codex atlanticus , folio 393, verso, un procede dincannaggio dont le principe est toujours en usage, et un autre de tondeuse pour regulariser les surfaces des etoffes (amatrice ) qui a ete retrouve au XVIIIe siecle en Angleterre et dont on se demande, par consequent, si quelque industriel milanais ou florentin na pas tire parti (Cod. atl. , fo 397, ro). De meme pour les moyens de transport, ou les systemes les plus divers de propulsion et de trait ont ete envisages par lui, ou pour tous les crics, palans, appareils a deplacer ou a soulever les fardeaux, particulierement utiles pour la construction civile et militaire. Toutes les machines a vis, a poulie, a crans: moulins, pompes, scies, marteaux mecaniques, appareils de transmission, horloges, sont analysees et remontees avec le detail de leurs organes dans dadmirables dessins dont le manuscrit 8937 de Madrid montre bien quils pouvaient etre mis en ordre pour la publication. Leonard a porte une attention particuliere aux instruments de mesure, tels que hygrometre, podometre, ou compas parabolique.
Labondance incroyable des dessins de Leonard peut induire en erreur, si lon se laisse impressionner par cette fecondite fantastique au point de ny voir quune sorte de reverie mecaniste, finalement sans consequence. Telle nest pas la verite. Dabord Leonard recopie avec soin des modeles deja existants afin de les etudier et de les perfectionner: on a pu montrer quil a recueilli des schemas de grues et de palans utilises par Brunelleschi pour la construction de la coupole de Florence, et, chose etrange, plus ou moins tombes en desuetude dans la seconde moitie du XVe siecle (Reti, 1964); dautres types dappareils, militaires ou non, sont pris chez F. Di Giorgio, lingenieur siennois (dont le traite est dailleurs reste inedit jusquau XIXe s.), ou chez un autre Siennois un peu plus ancien, le Taccola (dont le traite, accompagne dillustrations, na ete publie quau XXe s.). Les conditions de la transmission du savoir technologique expliquent donc bien des choses. Les difficultes de la realisation aussi. Les ingenieurs italiens qui se sont interesses a Leonard ont generalement pu fabriquer des maquettes capables de fonctionner a partir de ses schemas; un certain nombre des projets ont du etre realises, surtout sils touchaient aux deux formes dactivite ou la demande etait forte: les fetes et la guerre. Pour le reste, le lent developpement de lindustrie, fortement regie par les regles artisanales, ne permettait pas des changements de modeles rapides. Lardeur extraordinaire mise par Leonard a concevoir et a prevoir dans tout leur detail technique ces engins mecaniques est caracteristique du personnage. Il ny a aucun doute quil a considere la technologie comme un accomplissement majeur de lhomme: il est en cela la parfaite representation de lepoque ou les grandes realisations du savoir sont exaltees comme la preuve de la dignite singuliere de lhomme, deus in terris. Mais lassurance de Leonard procede de la clarte de sa demarche: il analyse les jeux des forces en presence et travaille en fonction dun probleme de dynamique et de resistance a resoudre. On le comprend encore mieux depuis la reapparition du Matr. 8937 , qui "esquisse un traite de cinematique pratique ou, plutot que des machines tout a fait pretes a fonctionner, sont consideres des principes mecaniques et des mouvements fondamentaux" (L. Reti, 1969).
Le regne de lair et celui de leau ont particulierement attire son attention. Laerologie conduit a partir du vol des oiseaux a des principes qui doivent mener au mecanisme general dune machine. Dessins et experiences datent du sejour milanais, puis de la seconde periode florentine. Des essais ont du etre faits. Pour lhydraulique, il nest pas excessif de parler dune passion de Leonard: la curiosite quil marque pour leau sadresse aux applications pratiques, telles que canaux, navigation, ecluses, machines a roue, jeux deau, mais aussi aux singularites des remous, des vagues, de la maree, ou encore au pouvoir de lhumidite en suspension dans latmosphere, aux vapeurs, nuees, et finalement aux cataclysmes du deluge evoque dans des pages et des dessins celebres (vers 1513). Rien ne montre mieux que ces etudes obstinees la volonte de maitriser par lintelligence toutes les manifestations dun fluide, qui est dintention "scientifique" mais qui ne peut pas plus constituer une discipline separee et exhaustive, que le phlogistique cher a Voltaire. Dans lexploration du monde physique, on sent affleurer linteret esthetique; cette inflexion, sensible dans lexpression litteraire comme dans la representation graphique, est concevable a linterieur de la "science" de Leonard, mais non des Modernes.
De meme, pour la geologie, ou Leonard a fait des observations neuves sur les roches et les plissements alpins en particulier, et surtout avec la biologie, dominee par lattention au corps humain. Ici, la liaison ou meme la coïncidence des interets artistiques sont manifestes. La geologie et lexamen des phenomenes atmospheriques et meteorologiques debouchent sur lart du paysage, la biologie sur le traitement adequat de la figure. Dans les deux cas dailleurs, larticulation est rendue explicite par les chapitres du Trattato ou ces developpements sont amorces. En meme temps, les dessins de Leonard, veritables notations "scientifiques", sont souvent des chefs-duvre surprenants de precision et dingeniosite. Dans le releve du cerveau, Leonard va plus loin que Vesale. Il presente les organes de la respiration ou les muscles comme des machines: les schemas les montrent prets a fonctionner avec une acuite surprenante, que les procedes de representation photographiques nont pas depassee. Les planches anatomiques ont ete celebres: Leonard les montrait avec fierte au cardinal dAragon; J. Cardan les a vues et admirees, mais par une reaction typique, il les declare peu utiles, parce que leur auteur nest pas un medecin.
Les querelles des specialistes netaient pas pour Leonard. Il pretendait, en fait, les battre tous separement sur leur propre terrain, grace a sa "methode". Mais la finalite de cette gigantesque entreprise etait bien de doter le praticien, ingenieur ou peintre, de donnees irrefutables. Leonard a accompagne ce travail de notes polemiques qui achevent de nous eclairer: il critique les "abreviateurs" ou compilateurs, qui sen tiennent aux publications deja faites, car il faut aller au fond des choses (Cahiers danatomie I , fo 4, vo et fo 5, ro). Il denonce le charlatanisme des "necromants et alchimistes", incapables de se plier a lexperience (Anatomie B , fo 31, ro et vo). Il prend enfin ses precautions a legard des lettres, qui sont "recitatori e trombetti delle altrui opere " et nont aucun titre a critiquer les "inventori e interpreti " qui sadressent a la nature, a lexperience, "maestro ai loro maestri " (Cod. atl. , fo 117, ro). Ces prises de position sont claires: elles ne signifient nullement que Leonard refuse lapport de la culture, mais quil entend tout controler a nouveau; on le voit en mainte occasion recourir aux ouvrages des humanistes. Ignorant le latin ( ce que signifie: omo senza lettere (Cod. atl. , fo 119, vo) (, il na pas directement acces a lenorme heritage culturel dont se prevaut toute lepoque; en somme, il ne sen reconnait pas solidaire. Il ne lui restait donc qua elaborer pour son propre compte une culture dun autre type, fondee sur ce quil nomme la nature et lexperience, mais orientee vers les fins precises de lingenieur et du peintre.
On ne trouve pas dautre morale chez Leonard que celle des devoirs intellectuels et du respect de la vie. Dans cet amas de notes, il y a un etrange silence sur la religion et la theologie; le fameux "Lascia star le lettere coronate (lEcriture) perche sono somma verita " (Cahiers danatomie IV , fo 10, ro) a tout lair dun conseil de prudence teinte dironie. La divinite est ce qui a ordonne "ladmirable necessite" de lunivers, ou les images se croisent sans fin dans un prodigieux carrousel de rayons lumineux (Cod. atl. , fo 345, ro). Et la destinee humaine, vue selon la fatalite cosmique, a la maniere de stoïciens, est situee comme le vol du papillon avide de venir se consumer a la lumiere (Cod. Arundel , fo 156, vo). Un grand nombre danecdotes, de petits contes irreverencieux, dallusions aux ecrivains satiriques de la tradition toscane, revelent chez Leonard un observateur impitoyable, sarcastique ou attendri, des murs et des comportements ridicules des hommes. Chez lui regne le scepticisme eleve de lintellect: "Vois, lecteur, comment ajouter foi aux Anciens qui ont voulu definir lame et la vie, choses impossibles a saisir, tandis que tant de choses que lexperience permet a chacun de connaitre clairement et de saisir sont restees pendant tant de siecles ignorees ou mal interpretees" (Cod. atl. , fo 119, vo).
Luvre artistique de Leonard, et plus particulierement son uvre peint, constitue lun des cas les plus difficile de lhistoire des arts. Loriginalite et le rayonnement en sont manifestes et pour certains contemporains tenaient du prodige, mais tout gene et complique letablissement dun catalogue: ouvrages ruines ou disparus quand ils sont attestes; ouvrages sans documentation, pretant a dinterminables debats dattribution, double version du meme ouvrage, tableaux inacheves, copies anciennes trop nombreuses.
Au XIXe siecle, certains auteurs reunissaient hardiment une cinquantaine de tableaux quils donnaient a Leonard; personne aujourdhui ne peut etre affirmatif pour plus dune quinzaine douvrages. Il suffit dun tableau recapitulatif pour etablir que la plupart des tableaux de la periode de jeunesse sont des recuperations, dailleurs souvent acceptables, du XIXe siecle, et que le nombre des ouvrages perdus ou detruits est enorme (au moins sept) et celui des ouvrages inacheves eleve (cinq). La reputation de Leonard peintre sest faite aux temps classiques sur un tout petit nombre duvres sures (La Cene , Mona Lisa ), et beaucoup dattributions douteuses, dont il ne reste que le souvenir. Il faut noter enfin que si les collaborations sont caracteristiques de luvre de jeunesse, quand Leonard est lie a Verrocchio, elles le sont aussi de luvre du maitre apres 1500, qui se contente delaborer des cartons que developperont les disciples.
Toute cette production apparait comme etroitement liee aux programmes et a la commande. Leonard est un peintre qui obeit a loccasion, qui ne la devance et surtout ne la provoque pas (sauf une exception: pour des raisons dordre pratique, il aurait, dapres Vasari, demande a son retour a Florence, en 1500, quon le charge du panneau destine a lautel majeur de lAnnunziata). Mais par son activite graphique et reflexive, il est prepare a toute eventualite. Il a dailleurs aborde tous les genres: tableau dautel (ou pala ), tableau de devotion, portrait, composition monumentale. Il ny a chez lui aucune de ces entreprises revolutionnaires que tenteront et reussiront ses jeunes rivaux: Raphael, Michel-Ange; ou meme ceux quil influencera, comme Andrea del Sarto. Visiblement, apres les travaux communs a la bottega et son emancipation definitive en 1479, il restreint le plus possible son uvre, concentrant chaque fois toutes ses forces pour depasser ses predecesseurs. On peut etre frappe de limportance des tableaux religieux, du petit nombre des portraits et du peu duvres "mythologiques": la Leda , peut-etre un Bacchus perdu, et le decor des camerini au chateau Sforza (vers 1495). Dans tous ses ouvrages religieux, Leonard a subtilement renouvele liconographie du sujet. Il concoit le rapport de la madone et de lenfant comme un melange de tendresse et deffroi, lenfant se portant vers lembleme de la future passion, que redoute la mere; a limage de devotion est ainsi substitue un petit drame psychologique qui culmine dans la Madone aux fuseaux et la Sainte Anne. LAdoration des Mages , inachevee, est comme lempreinte dune invention complexe ou tout gravite autour dun eblouissement. De meme le traitement de La Cene est entieremement repense, comme tout le monde la observe et comme lexposent les notes de Leonard (ms. Forster II , fo 2): les reactions distinctes de chaque apotre a la parole du Christ transforment la scene symbolique en evenement. De meme encore pour La Bataille , ou le probleme etait de donner une coherence a la dispersion dune melee, analysee dans tous ses replis terribles et mouvementes, loppose exactement de La Cene ou il sagissait danimer une formule statique.
Lautorite de Leonard se marque dune maniere saisissante par deux traits: la composition geometrique et laffinement du contour, deux perfectionnements decisifs apportes a la symetrie des mises en page et a lorganisation serree des formes qui regnaient dans latelier de Verrocchio, comme dans lensemble de lart toscan des annees 1470-1480. Lapparition du groupe "pyramidant" dans La Vierge aux rochers est une date. Comme la admirablement expose H. Wölfflin (LArt classique, 1894, trad. franc. 1911), le style classique se declare ici avec une elegante franchise qui rend levolution irreversible; ce parti repete dans la Sainte Anne impressionnera durablement Raphael et toute la generation nouvelle. Quant au passage du dessin appuye, decoupant les formes sur le fond par une arabesque simple, au sfumato , qui noie les contours dans la vapeur de lair, il constitue la seconde innovation, elle aussi essentielle, qui a change autour de 1500 lart de peindre. Tout parait sec et dur, apres lapparition de ces enveloppes subtiles et de ces modeles adoucis par lombre. Cest un probleme actuellement sans reponse nette de savoir dans quelle mesure la connaissance des uvres flamandes et de la technique a lhuile recemment diffusee en Italie autour de 1470 a joue dans cette evolution. Mais cette orientation etait liee a deux autres decisions capitales: dabord lassociation de plus en plus etroite de la figure au paysage ; abordee indirectement, si lon peut dire, par le decor mineral, larchitecture naturelle de la grotte dans La Vierge aux rochers , se developpant dans linoubliable fond leger de Mona Lisa et portee a la limite dans la Sainte Anne ou lespace pictural change en quelque sorte de nature. En meme temps la recherche de lenveloppe atmospherique, commandee par le voile bleute de lunivers sublunaire et des lointains, amene a reduire progressivement lintensite de la couleur, et a substituer a la mosaïque ou a lharmonie des tons satures la modulation delicate mais insistante des valeurs, cest-a-dire du " clair-obscur ". Toutes ces toiles arretees au seuil du monochrome instituent une gamme de tons baisses, une palette reduite aux reflets rares, qui a son importance pour provoquer lespece denvoutement auquel tient expressement Leonard.
Letonnant est, en effet, quil a conduit parallelement a ces quelques ouvrages une reflexion methodique, ou sont explicitees ses preoccupations, ses methodes, ses obsessions. On la vu, le but eleve quil se proposait comme peintre la conduit a composer un nouvel edifice du savoir lui permettant de rendre compte de toutes les demarches dun art complet. Plus que la delectation, sa fin est le ravissement de la beaute, lindicible, qui donne au peintre le sentiment detre une puissance superieure (C.U., fo 5, ro). La figure humaine est le motif central de toute composition: seule la familiarite parfaite avec les membres du corps et leur agencement permet de regler les attitudes expressives dont lenchainement calcule donne son assiette a la composition (C.A., fo 199, vo). Deux lois interviennent, varieta, cest-a-dire pas de repetition mecanique des types (B.N.H. 2038, fo 25, vo; C.U., fo 46, ro et vo), et convenienza, cest-a-dire la recherche des "mouvements qui traduisent lemotion de lame" (C.U., fo 35, ro et vo). Dou la critique severe des anatomies monotones et des gestes brutaux. Il faut expliciter lesprit du theme: la composition douce et nuancee culmine dans La Cene, lenchevetrement et lhorreu